Une Transsubstantiation d’Herbert Marcuse

« Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. »
Guy-Ernest Debord – La Société du Spectacle


PRÉCISONS

Nous dénigrons l’Amérique parce qu’elle met au pas l’existence privée et la livre à son opposée publique, dans les mains d’une administration, qui utilise méthodiquement l’inconscient. À un certain stade, dans la maîtrise et l’affirmation, sa démocratie consolide l’absolutisme. Sur de telles bases, la destruction sera à l’échelle planétaire.
S’étant servi du Viêt Nam comme nourriture première, le néocolonialisme américain s’est affirmé avec grossièreté, violent en mots et en images, dans une politique assassine, banalisant les non-sens et les monstruosités. Ainsi s’ouvrait une sémantique politique, économique et militaire, des petits pas de rats de l’opéra impérialiste, et hop ! les rats !, entre profit et prestige, entre capital ordinaire et marchandises libidineuses.

Ce qui est faux est devenu total fétichisme, perpétuant l’absence de liberté au travers de la fonction sociale qui n’est, en quelque sorte, qu’une forme de domination : sa customisation.

Nous libérer est le but de cette tâche et, en tant que telle, par son immédiateté, elle comprend la suppression des idéologies aussi bien que celle de la poussière. Et le but ne sera atteint que lorsque cette revendication, elle-même, sera supprimée.
De ce fait, notre instinct s’oppose à une société qui agresse perpétuellement la sensualité des êtres par une sexualité valorisée comme besoin.

C’est pourquoi, aussi, luttant contre un système, la rébellion ne peut être de masse. Nous n’opposons pas un système à un autre système. Le Mouvement Danette n’est impulsé par aucune organisation. Aucune théorie non plus n’y gagnerait cette dimension profonde où se tient les fondements intimes de l’individu, quel que soit son appareil répressif. L’héroïsme se lèvera toujours pour combattre les violations de l’homme, jusqu’à celles qui se trouveraient dans l’administration collectiviste du bonheur et de la paix. Cependant, la rébellion ne peut être qu’individuelle et solidaire.

La situation, dans son ensemble, comme elle nous est montrée, ne peut être qu’un mensonge. Les contradictions apparentes de la société sont en fait les multiples aspects d’une organisation particulière : sa force brute médite la destruction de l’humain, en toutes ses dimensions tandis que la production ne sert qu’à faciliter, comme le beurre dans le trou du cul d’un canon, la sodomisation totale des êtres, l’absorption dans sa force technique.

Le mensonge ne se révèle pas, il se pavane. Il est visible jusque dans la manipulation des faits historiques, jusque dans la négation des besoins vitaux. Alors, combattant ce système inique, le contestant sur son propre terrain, sans arme et à peine plus de technique, le Mouvement Danette le tient en échec et devient ce signe historico-mondial qui anéantira sur la terre, de tout son poids — celui de ses faiblesses, les parasites qui rêvent d’avenir impossible, de solution atomique ou de pillage à l’échelle du globe. Notre expansion ne peut être arrêtée. Solidaires, puisque relayés par notre formidable machine de propagande, éveillés, puisque conscients, savants, visionnaires et humains, nous n’avons pas plus besoin de nous justifier.


INTRODUISONS

La menace d’anéantissement n’est-elle pas la force même de l’industrie contemporaine ? Nous trouvant au bord du gouffre, ne serons-nous pas déterminés à nous défendre ? N’étant manifestement que virtuelle, la société préservée par le danger qu’elle entretient et les catastrophes qu’elle produit peut être tuée. Tuer la société ne peut que produire la paix. Une communauté paisible ne peut s’accommoder des exigences militaires.
D’autre part, l’économie de masse assomme l’homme et, ainsi, le dénature. Elle dénature les besoins de l’homme dans l’expression de sa déraison et, en dénaturant l’homme, elle détruit son environnement. En réprimant la lutte pour l’existence, la société contemporaine utilise la technologie comme terreur et la cohésion sociale comme étau. Il n’existe pourtant aucune autre alternative historique à cette société que l’inévitable lutte des individus, pour premièrement, vivre dignement et réfuter les théories qui réfuteraient cette lutte et secondement, ouvrir des voies nouvelles aux jeunes générations, présentes et futures. Faisant un état des lieux de leurs ressources matérielles et intellectuelles, les individus s’emploieront à minimiser le labeur et à réduire la misère. Cherchant le meilleur, ils dépasseront l’abstraction d’une quelconque théorie critique — ou d’une critique de la théorie — en procédant par des faits éclairants et pratiques. Les individus échapperont à la hantise de la subversion sociale par les actes correspondant à leurs besoins réels.
Car la critique du pouvoir renforce à son tour le pouvoir et les protestations sont transformées en processus productifs, orientant (c’est le phénomène le plus étrange !) les oppositions au système vers la consolidation du système. Il n’y a qu’une alternative au monde du travail : la pratique de la vie individuelle et solidaire.
Autrefois, bourgeoisie et prolétariat furent créés pour renforcer et maintenir les forces d’oppression, pour entretenir l’illusion d’une opposition.
Faisons valoir, plus pressante que jamais, notre volonté, toujours la même, d’anéantir les moyens de destruction, qu’ils soient industriels ou militaires. Non ! Nos pensées ne sont pas en ruines ! Oui pour nos espoirs dénués de crainte ! La richesse de quelques-uns ne fait pas partie de nos principes !

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Le fait est que vous êtes conditionnés par l’irrationnel, que votre fausse conscience a des allures de vraie, que vous avez, semble-t-il, perdu la signification du réel. Vous ne voulez pas changer de mode de vie ni refuser cette société car vous craignez glisser au bas de son échelle. En présence du vide intérieur qui vous hante, vous justifiez cette société par les « bienfaits » qu’elle vous procure. Nous vous prouverons, malgré tout, comment toutefois cette société a escamoté votre contenu le plus intime transférant à sa place une pensée abstraite, spéculant sur votre désidentification, progressivement, purement et simplement.

Vous posant devant cette ambiguïté, vous oscillerez entre deux solutions :
1°/ ou bien vous empêcherez cette société de vous transformer qualitativement.
2°/ ou bien vous passerez outre et ferez éclater cette société.

Nous ne pensons pas que vous devriez attendre. Chaque jour votre conscience sera un peu plus dominée, autant par les événements accidentels qui pourront surgir que par les catastrophes provoquées d’une société qui cherche à bouleverser vos comportements. La société d’automation se sert de vous comme instruments automates. La société de production détermine vos activités et vos attitudes. La société de distribution détermine vos besoins jusqu’aux plus privés. La société de contrôle s’étend à vos neurones et se destine à dominer l’usage technologique de votre destinée. Vous n’avez déjà plus le choix d’accepter ou de rejeter ce projet politique par lequel on réalise à votre insu des expériences fondamentales de mécanisation humaine.
À mesure que la société de contrôle façonne et peaufine son système, omniprésence tout à la fois technologique, sociologique et psychologique, elle masque à votre regard la vue de votre propre lumière.


DÉVELOPPONS

I — VÉRIFIÉS DOUBLEMENT

La raison démocratique supprime l’individu ; afin d’aboutir, elle vide sa pensée, sa parole et sa conscience. Son autonomie originelle a été réduite autoritairement devant les enjeux économiques et politiques. Désormais la réussite est quasi complète ; l’individu est transformé en sujet économique qui ne se trouve devant qu’une seule alternative : mourir de faim ou travailler.
La civilisation déguise les uniformes. Le totalitarisme est devenu matériel, intellectuel et technologique. Ses servants politiques, ses agents économiques orchestrent la terreur et manipulent l’insécurité. Ils travaillent à l’exploitation nécessaire des intérêts particuliers mais, en tant qu’instruments de la mobilisation industrielle, ils deviendront par inversion la chair nécessaire au sacrifice de leur exactions.

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La société démocratique ne peut plus être définie en terme de défense des libertés. Elle exprime, au contraire, la contrainte en forçant aux rapports économiques. Elle oblige à la lutte pour l’existence. Elle accule l’homme à gagner sa vie. Elle le place sous le joug politique, elle le noie dans la communication de masse, elle l’endoctrine grâce à ses faiseurs d’opinion. La société démocratique est une proposition utopiste ; les forces qui la soutiennent combattent la pensée individuelle en la traitant injustement d’utopie.

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Distinguer le vrai du faux ? Facile ! Tout ce qui justifie le pénible, la misère et l’injustice est à la source du faux. Tout ce qui agresse au nom de la liberté doit disparaître. Généré dans le malaise, comment le bonheur pourrait-il s’y montrer vrai ? Et comment l’intime de chacun trouverait son aise dans un faux général ? Ce que nous ressentons — nos aspirations les plus intimes — n’est par essence pas analysable et à plus forte raison ne peut se situer sur le plan social, fonctionnalisé. La satisfaction individuelle ne peut se trouver dans la satisfaction des intérêts dominants lesquels, par définition, exigent la répression et le contrôle des individus.

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Faire un gros caca, après tant d’ingurgitation de doctrines aliénantes, est un besoin qui doit être satisfait au même titre que se nourrir et se loger. Satisfaire ce besoin réalisera l’élévation inconsciente de vos êtres.

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Rendez-vous compte cependant que les intérêts sociaux ont conditionnés vos conduites et dominer vos vies ! Ils furent, en amont de l’histoire humaine, l’aval nécessaire pour vous pousser à l’objectivité, que vous distinguiez le vrai du faux sur le terrain de vos besoins, que vous puissiez évaluer ce qui serait priorité vitale, autant individuelle qu’universelle et que personne ne le jauge à votre place.
De surcroît, vous ne pourrez répondre que réellement libres, lorsque vous ne serez plus dominés par aucune tribune ni aucun tribunal sur votre liberté, lorsque vous aurez brisé la servitude de la Raison scandaleuse, lorsque vous aurez fait vôtre l’Histoire et administré en totalité votre conscience. Sinon, étouffés, vous participez à l’irrésistible superflu, au loisir de votre propre censure. Sinon votre liberté se réduit à choisir électoralement vos maîtres. Transformés en marchandises, vous n’avez que la liberté du contrôle social, dans la fornication de masse des désirs conditionnés, relayés par la radio et la télévision. Ce qui vous est donné n’est point ce qui vous est possible. Ce qui vous est donné n’est que le minimum nécessaire pour que vous vous abandonniez au maintien des dirigeants de cette société et que cela vous apparaisse comme un acquis, comme une victoire.

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La communication de masse vous conditionne et vous endoctrine. Elle vous divertit quotidiennement des horreurs de la société endocrine. Et vos enfants nourriront ses guerres et accroîtront le profit des trusts. Ils seront comme vous : des objets humains qui délégueront leur âme à leur automobile. Vous les aurez fait naître esclaves des moyens de subsistance, sous la menace constante de la « justice », de la police et des forces armées. Et leur cœur deviendra moteur de destruction et de production, sous le contrôle psychologique de la Raison sociale. Leurs émotions seront comme les vôtres, manipulées. L’impuissance qu’ils ressentiront sera le résultat d’une réalité interne envahie par la police comportementale et l’empathie suggérée par les médias aspirera leur identité privée.
Alors, la négation de cette Raison est le moyen pour ne pas se soumettre à la répression de ses modèles. Réfutez ses lois, vous gommerez la suggestion d’une identité aliénée. Vous mettrez en cause l’absorption de vos existences dans la fausse réalité, contraire à vos sens. Vous n’êtes pas à vendre, ni vous ni vos enfants. Nul ne peut imposer vos habitudes pas plus que vos émotions. Ni les objets qui façonnent une fausse manière de vivre, ni le discours des dirigeants qui définissent vos idées sous la mire de leurs orientations, de leurs opérations et de leurs analyses, rien ne restreindra votre pensée. Philosophie, psychologie et sociologie sont les mamelles de la méthodologie qui prétend éliminer votre autonomie et mettre une cagoule sur vos idées inconciliables avec la Raison sociale.
L’utilisation de l’hypnose dans l’information de masse est une méthode politique pour marteler les diktats. Les formules « magiques » de la propagande commerciale ont remplacées les incantations des anciens chamans.

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Misère et injustice ? Peu de gens suspectent la science et la technique, ces deux instruments au service des pouvoirs établis, comme responsables. La ruse est de rendre illusoires toutes les alternatives ou de les frapper d’interdit lorsque leur insistance devient trop forte.

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Le progrès est un faux mouvement indispensable à l’exploitation des facultés humaines. Persistant, il automatise besoins et satisfactions. Outil déclaré de pacification, dont la direction tend à la soumission des êtres — aux désirs sous régence, il combat la liberté par l’abomination du travail. Sous couvert de neutralité et de dynamisme, le progrès n’est que la somme des opérations théoriques et pratiques qui enferment les hommes dans le S.S. (Système Social). Ces opérations que nous nommerons réglementations sont érigées pour entraver corps et esprits à l’irréalité de cette civilisation : elles transforment efficacement les hommes en ressources naturelles.

Sous-produit ou matière première ? La conquête de l’homme suit de près celle du cheval. Aujourd’hui sa vie dépend surtout de l’efficacité à l’user ou à consommer ses facultés. À ce stade, l’existence humaine n’a plus d’autre réalité qu’un mobile de Calder : elle est devenue le véhicule de la machine.

II — ALIÉNÉS POLIMENT

A —
La civilisation contemporaine allie le bien-être des généraux à la guerre de fantassins ! Le terrorisme n’a-t-il pas été pris en main par les gouvernements et le syndicalisme par les patrons ? Cachant à peine leur collusion d’intérêts, les partis hypocrites font aussi mine de diverger. Telle est bien la situation : l’élite dominante est devenue une race à part qui a ses propres règles du jeu.
La manipulation des événements et de la vérité historique témoigne d’une tactique : celle qui vise à transformer la réalité. Pour cela, l’ennemi favorise superbement la cohésion sociale et, de plus, une menace de guerre justifiera l’accroissement des contrôles et de l’administration. Ainsi, l’ennemi — l’adversaire, l’opposant — posé est source de toute négation historique : il sert alors au maintien de la dictature économique. Tant que les faits historiques servent à la propagande, leur accumulation et leur répétition par les biais médiatiques et intellectuels se développent en continu. Sinon, désuets, ils disparaissent : ces mêmes faits historiques cessent d’être en vigueur.

Le travail est déguisé en exploit scientifique dans la mesure où les individus asservis au labeur sont engloutis par l’univers technologique. La vie elle-même a pris la peau de la mort. La pierre angulaire de cette théorie tient en ceci : de nos jours, les individus sont privés d’existence privée. Suprêmes instruments de la productivité, violés au tréfonds de leur espace intérieur, les individus ne peuvent plus imaginer. Voilà la torture ! Voici la réalité historique ! Voilà l’enfer ! Et le cynisme est poussé jusqu’à les nommer « déshérités de la terre » !
Quant à la mécanisation, elle a réduit l’énergie humaine au rang de dépense inutile ! Inutile ? Mais que faisaient donc les ouvriers  aux XIXème et XXème siècles ? Esclaves salariés, ils construisaient l’outil de production ! Même leurs enfants ! ! ! Tous aux mines ! ! ! Au charbon ! ! ! À l’usine ! ! ! Maintenant, à qui appartient cet outil ? Toujours et encore aux esclavagistes ! Et aujourd’hui, dans quel but leurs héritiers se servent-ils de cet outil ? À perfectionner l’exploitation du temps, de votre temps ! À modifier vos réactions, à les rendre automatiques. Depuis longtemps déjà les gouttes débordent du vase empli par la sueur des épuisés, le sang des déshumanisés et la graisse des abêtis. Inutile d’y ajouter du vôtre !

L’automation mentale consistant au blocage de l’esprit dans une tension mécanique intelligente, logicielle, une greffe technologique est dite « réussie » lorsqu’elle associe l’humain à la machine par l’hypnose. Hypnose ? Sommeil artificiel. Ou rythme régulé à la coordination de mouvements machinaux et indépendants du plaisir. À l’autre bout du la lorgnette, des sociologues observent le climat productif qui favoriserait la croissance optimale des produits et, pourquoi pas, avec un peu de satisfaction humaine. Au point où nous en sommes, l’humain peut tourbillonner, rêver de caresses, machinalement, un peu. Pas trop tout de même. Avec juste ce qu’il faut de lubrifiant pour copuler au rythme des bits de la bande passante. Sartre, peu ébranlé, s’en masturbait dialectiquement.
Le processus mécanique détruit la sexualité intime en l’assimilant intimement à l’occupation elle-même. Beau parallèle ! Mais chut ! Secret ! La machine prolétarienne n’est pas absolue. Elle a encore le pouvoir d’arrêter : à force d’intégration, elle peut arrêter d’être humaine… …ou se passer de l’homme.

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Autrement, pour en finir avec la production organique de plus-value, il faut en finir avec la notion de valeur liée à l’exploitation du vivant. L’homme, en particulier, n’est pas un équipement de l’industrie et ne peut être ni mesuré, ni payé. Libre de tout harnais, il ira à ses affaires, ailleurs, cultiver sa conscience. Fréquemment inconsistante, cette dernière change selon le degré de son instrumentalisation sociale et n’est que l’interprète des idéologies en formation. Extirpé de l’étau qui l’obligeait à se prendre pour du matériel de production, l’humain rira de l’automation volontaire et le chômage sera l’option la plus fréquemment choisie au diplôme de fin d’études ! Délié de toute suggestion qui l’attacherait à une profession, à une société ou au matériel, il apprendra surtout à s’éloigner des maladies et de certaines manières de mourir inhérentes aux habitudes de travail actuelles.

Ce n’est pas en vous posant comme contradiction vivante de la société contemporaine que vous pourrez aller au-delà des barrières, au-delà de ce monde de haine et de frustration, mais par votre liberté souveraine d’agir selon vos aspirations, par l’acte vivant de participer volontairement et solidairement aux décisions dont dépendent la vie et la mort, comme celles qui feraient sortir du cercle vicieux de la dialectique démocratique et totalitaire.
Ce n’est pas en choisissant votre servitude ou les administrateurs de votre servitude que vous cesserez d’être des choses mais en retirant des mains le pouvoir à ceux qui se reconnaissent comme maîtres. En démilitarisant les nations, à l’horizon vous verrez alors se lever un avenir paisible tandis qu’en s’appuyant sur la sécurité des armes, inéluctablement, la destruction est, sous son seing, scellée.

B —
Sur la menace nucléaire reposerait, dis-je ci-dessus, la permanence d’un ennemi qui vous enchaînerait à une répression toujours plus féroce puisque plus pernicieuse. Néanmoins, la palme du mal absolu décernée aux régimes fascistes cachent le palmier du capitaliste. Il n’y a d’ailleurs pas de fascisme sans fascistes ni de nazisme sans nazis. Pour que la société contemporaine, dite de l’aliénation, puisse se maintenir, elle a besoin de police donc de criminels, d’armée donc de terroristes, de « justice » et d’administration donc de fonctionnaires, d’entreprises publiques et privées donc de clients et d’employés, de gestionnaires, de coiffeurs, de pompes funèbres, etc.

N’étant plus qu’un agent mineur de richesse, l’homme est devenu veilleur au chevet de sa propre aliénation. Son existence est rendue facultative, voire obsolète, car la transsubstantiation effectuée ayant assujetti la machine à la place de l’homme, c’est, sur un plan opérationnel, l’affirmation de la machine en tant qu’être et la possibilité du bannissement de l’homme vers le néant (il s’agit alors d’une double transsubstantiation). La coexistence compétitive de l’homme et de la machine tourne irrémédiablement à la dictature du prolétariat mécanique.
Ceci dit, tant que les travailleurs soutiendront le système social, les patrons feront des bénéfices et, en cheville avec les gouvernants, entretiendront des contingents pour leur défense. Par conséquent la force de travail humaine est le socle de la force militaire. L’homme étant une menace pour l’homme, et en tant qu’atome social, enchaîné par l’automation de sa force, il est la véritable menace explosive, la véritable puissance nucléaire.

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S’épanouissant dans la répression, la stupidité générale profite à ceux qui professent que la « création » de richesse libérera les hommes. Distribuée ou pas, cette fausse richesse découle d’une façon d’obéir, de voir et de penser. La vraie richesse est une qualité de se dominer, de se voir et de se penser. Et cette qualité ne peut s’acquérir sous la contrainte. Elle est immatérielle et immense. Elle est à découvrir, non en creusant des tunnels sous la terre, mais au fond de soi. Et de cette richesse intérieure chacun s’en trouve pourvu à la naissance, à l’état latent. S’en apercevoir et l’atteindre constitue le premier acte révolutionnaire : c’est la nouvelle lune de la conscience. À chacun sa conscience. À chacun son éveil. Sous l’appellation « Révolution des Consciences » nous ne faisons pas de différence entre les premiers et les derniers, entre ceux qui auront pour elle agi par humanité (la grâce ?) et entre ceux qui auront par elle agi devant la nécessité, entre ceux qui auront été leviers et ceux qui se seront levés.

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Le confort est l’étau doré de la société d’aliénation. La création de ce qui n’a jamais existé, comme celles des marchandises nécessaires à de fausses satisfactions, jette les bases de l’exploitation mentale et abolit toute action instinctive ou spontanée.

C —
En résumé : bloquer les conséquences de la domination technologique revient à repenser les notions de bien-être et d’annihiler toute standardisation de la vie. Nul ne peut laisser les autres envisager ce bien-être à sa place et, surtout pas, se laisser bercer par des intellectuels corrompus ou par des moralistes détraqués. Pour l’atteindre il faut affaiblir les appareils politiques et industriels. Une décroissance de la production des marchandises et des services ne peut aller sans la baisse toujours croissante de leur consommation ; l’indépendance toujours accrue vis-à-vis de l’administration créera l’attitude rationnelle conforme au vrai bien-être.

  • La notion de temps libre est une absurdité puisque elle présuppose un temps prisonnier.
  • Nul ne peut régner sur les besoins vitaux.
  • L’autodétermination ne peut se concevoir et se réaliser à l’intérieur d’un système social.

Tant que la société n’aura pas été réduite à l’état d’illusion, ses agents parasitaires (publicité, dogmes, politiques, etc.) auront recours systématiquement à la réduction de la liberté individuelle. La vie régentée, en apparence confortable revient à la lobotomie des consciences. Nul ne peut trouver une solution aux problèmes qu’il rencontre dans la société. Il faut chercher, voir, penser et imaginer par soi-même, hors d’elle.
En annihilant la notion de richesse matérielle, quelle politique de défense justifier ?

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Il ne sert à rien de dénoncer la société actuelle : ce sont les sociétés et civilisations de l’histoire toute entière, de l’antiquité à nos jours, qui ont acculé les hommes en celle-ci. De tout temps, les gouvernants se sont situés au-dessus et en dehors de la loi. En quelque sorte, les gouvernants ont toujours été des hors-la-loi ; l’histoire des sociétés et civilisations aura été l’histoire de l’oppression de l’homme, celle des crimes contre l’humanité. La folie humaine aura été jusqu’à verser dans l’insane comportement qui consiste à tuer pour manger, pour vivre, mais aussi pour son plaisir ou son loisir, pour sauver son emploi et enfin, pour sauver l’économie.
Et quelle est donc cette loi qui diffère tant des simulacres que les gouvernants nomment sous cette appellation ? À se demander, d’ailleurs, si une telle loi serait tributaire d’un intérêt, fut-il commun, si elle se situerait à l’intérieur de l’homme ou à l’extérieur. Extérieure, ne serait-elle pas toujours le signe des décisions imposées ? Extérieure, ne serait-elle pas toujours le signe de la manipulation et de la servitude ?

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Nulle part la liberté ne peut trouver sa place dans un système organisé, enrégimenté. Et la démocratie contient en elle les forces actives pour dissuader ceux qui y aspirent. La dissuasion n’est pas dirigée vers un hypothétique ennemi mais sert à conditionner l’opinion de tous les individus. S’appropriant socialement les vies humaines, la démocratie déshérite dialectiquement ses inutiles, ses pauvres, ses marginaux, ses chômeurs ; elle investit dans les prisons et les hôpitaux psychiatriques.

La démocratie est le système de domination le plus efficace, pourtant, la terreur n’est pas seulement le résultat de ce système : la terreur est l’outil de l’élite dominante, sa priorité des priorités, sa raison d’être et sa suprême mystification.

Subordonnant la réalité au spectacle, la fin de la démocratie est contenue dans ses moyens.

III — CONQUIS MALHEUREUSEMENT

Nous avons avancé sur le terrain politique. Qu’en est-il de la nature et du destin de l’homme ? Est-il victime de son succès lorsque la machine liquide son esprit, le traitant d’infirme ? N’est-ce point son idéal qui est en train de devenir réalité ?

Le culte de la personnalité découle-t-il de celui des héros ? Serait-ce la cause qui servit la destruction de l’individualité ? Élevant certains hommes au rang de demi-dieux, les autres ne furent-ils pas ainsi abaissés, incorporés à la masse, indivise, l’idéal hors de portée ?
Les individus ne comptant plus, il est alors possible de les vendre, les manipuler, les mettre en compétition. Qu’ils soient même musiciens ou écrivains, peu importe ! On les range tout autant dans les rayonnages marchands. Même l’âme aurait valeur d’échange. Enfin, l’âme, c’est un grand mot ! Elle n’a guère d’importance dans le contexte de la propagande, des affaires, du classement ou de la discipline. Dans la masse, elle n’existe même plus sous sa forme originelle. Une transmutation fonctionnelle l’a obscurcie, brisée, réfutée. Ce n’est que dans une désaffection à l’égard du monde et de son ordre qu’un individu peut en retrouver la dimension authentique.

L’idéal humain se réduirait-il à des opérations boursières ou mathématiques ? C’est par les perversités de ses agents qu’ainsi la société industrielle matérialise le sublime et l’idéal, les transmuant d’anciennes valeurs romantiques — donc surannées — en valeurs esthétiques, intellectuelles et morales sur le terrain progressiste du calcul et du profit. L’artiste, le guerrier, le fou et le gangster ne nieraient pas l’ordre technologique : ils l’affirmeraient tandis que leurs névroses y seraient normalisées par un système de surveillance distanciée ou médiatisée, un système à multiples facettes et variantes.

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Le monde de l’ordre sous forme d’objets ou d’instruments au service des objets, ou, plus exactement le monde des formes, exprime en manières spatiales et rythmiques la pensée, la contemplation ou le sentiment. Il tend au dépassement du rêve par la féodalisation du rêveur au culte des formes et des images. Déterminant l’individu au sein d’une situation inféodée à ce confort, le monde des formes absorbe sa conscience, manipulant ses stimuli, hantant ses relations. Il aliène ses refus et ses oppositions en s’accaparant tous les choix. Il dénigre les mondes anciens et discrédite les avant-gardes. Il réprime toute action qui tendrait à formuler un bonheur sans la société et, quand bien même subsisterait la mémoire de l’idéal humain, elle serait incompatible avec la nouvelle vérité générale, comme déclarée perdue, survivance désuète, étrangeté consommable avec modération, dépaysement intellectuel. Elle serait absorbée par le système totalitaire des vérités contradictoires, soumise à la coexistence avec les formes humaines aliénées, dans leur indifférence.

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C’est toutefois reléguer nos forces cognitives dans une dimension illusoire, sans pouvoir subversif. Nos évocations n’ont cependant rien à voir avec celles des sociomaîtres. Puisque ces derniers déterminent la nature humaine sur ses comportements, refoulant les causes de la terreur et des échecs collectifs à l’endroit même où est annihilé l’être, s’en délectant, le diluant — son enveloppe — dans un tout absolu, suprême et social, alors, en la prise de conscience des hommes de cette nouvelle dimension, que nous nommerons « cosmique », réside l’impossible solution — le miracle suspendu, pour que les hommes affirment leurs amours ou leurs haines, pour qu’ils refusent tout type de résignation ou de compromission, pour qu’ils secouent les jougs physiques et psychologiques. Créant le bonheur par la réconciliation, l’homme cosmique transfigurera les conflits en vecteurs de fictions, de faussetés prouvées, de mutilations et négation des êtres, d’enfer de l’homme pour l’homme.

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Comme il ne peut y avoir de négation du système sans sa reconnaissance implicite, il n’est alors possible de sortir du cadre de cette société dictatoriale et marchande qu’en sortant du cadre même de son discours. Puisque cette société a intégré dans son discours toutes les formes de protestation, de contestation et de transgression, étant elle-même productrice de tabous et d’interdits aux fins d’accroissements conjugués de bénéfices et d’aliénations, alors il ne peut y avoir de changement sans mise en pratique en dehors de tout théorie. Si le spectacle est total, jouons notre insurrection comme s’il s’agissait d’un divertissement total, celui de nous en dissocier. Il nous faut réfléchir mais ce n’est qu’après notre arrachage hors de sa gravitation ­— quelque part hors de nous-mêmes — que nous pourrons trouver de nouveaux moyens organisationnels. Ce n’est que sauvés, loin de sa menace, par un engagement irréversible que nous découvrirons les idées — donc le langage — absentes de ce système, celles qui nous permettrons de réaliser, pour notre plaisir et dans la joie, la grande tâche de commencer un nouveau monde. Comme le rétablissement de la réalité vraie dépend de la mobilisation de chacun, le Mouvement Danette vise à rompre le charme d’un cadre qui n’existe pas et à véhiculer chaque être ainsi éveillé avec sa propre conscience. Nous ne sommes pas des objets solitaires sur le sol de la lune. Nous sommes capables de liaisons, de tendresse pour nous opposer à la violence et à la terreur. C’est en fondant une terre sacrée et en sacrant les enfants rois de cette terre, que nous évanouirons l’enfer présent parmi les résidus du passé. Que rien ne soit interdit aux hommes pour supprimer les distorsions du désir. Que la loyauté des hommes envers ces serments enchantent la mer d’une romance inoubliable. Alors les cruautés, l’avarice, l’exploitation sous toutes ses formes, les fraudes et les mensonges, causes des combats et des déceptions, s’évanouiront comme au réveil tout cauchemar, emportant la misère, dissolvant les conflits. D’ores et déjà, faisons la publicité de la Justice, la promesse du bonheur en dépend.

N’oublions pas non plus la dimension métaphysique de l’Homme, ni la dimension sublime de chaque être vivant, homme, femme et enfant, humain et animal, animé et végétal. Les refuser ou les bloquer reviendrait à prescrire de nouveau la méthode dont les dirigeants du système se servent pour avilir l’humanité et piller la planète. La vie est invisible et constitue pour chacun LE droit imprescriptible. La quête du sens des choses et de l’existence réclame une méditation qui passe par le droit à la solitude et au secret individuel. Dans la fortification de l’individualité repose la découverte des raisons de nos différences.

Si les besoins vitaux sont des droits imprescriptibles, chaque humain ne devrait-il pas partager le labeur de ceux-ci s’ils dépendent des autres ? Ne paraît-il pas évident qu’en fonction de nos capacités nous puissions nous unir aux autres pour accomplir notre part et révéler selon notre instruction — pour les enfants, celle qu’ils choisiraient — les spécificités qui nous sont propres. Et reconsidérant nos besoins et faisant l’état des lieux local et planétaire, le travail sera considérablement amenuisé afin de pouvoir nous reposer et vaquer librement à nos occupations personnelles car la manière de vivre ne doit plus être tolérable mais agréable, non pas utile mais instructive.
En effet, l’instinct de vie nous commande de sortir de cette ambiance crasseuse augmentée des formes répressives telles que les contrôles économiques et sociaux. En ce sens, l’humanité réclame non pas une nouvelle constitution qui enchaîneraient les êtres à un nouveau serment collectif de type obligatoire, social et démocratique (une civilisation avec son cordon de policiers et de militaires), mais une alliance fraternelle au sein d’une communauté constituée d’individus, de groupes et de peuples qui se définiraient librement, une communauté où chaque individu, groupe et peuple librement défini puisse avoir le droit d’accepter ou de refuser de s’y rallier. Les jeunes sortant de la puberté n’auraient-ils pas le droit de participer à l’élaboration de leur avenir ?

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Si les acteurs politiques et économiques actuels jouissent financièrement du besoin que les êtres ont de vacances, c’est bien parce que ces derniers aspirent à changer régulièrement d’air et d’espace. Il est donc fort probable qu’une certaine forme de nomadisme prédomine : le voyage, le dépaysement, la promenade et la dérive participent naturellement à l’épanouissement de l’être d’autant que les échanges génétiques, intellectuels et spirituels favorisent l’élévation de l’Homme ; d’autant qu’une sédentarisation forcenée des êtres, le confinement, la « concentration », premièrement, diminue considérablement le champ de la cathexis libidinale, restreignant l’érotisme au seul acte sexuel, deuxièmement et par contrecoup, augmenterait les violences conjugales qui procèdent de l’insatisfaction de la libido (autrefois, la sédentarisation participait à la frénésie des naissances freinée, aujourd’hui, par la contraception).

Enfin comprenez que la sublimation érotique est devenu l’instrument fondamental de la répression opérée par et sur l’individu, le conditionnement essentiel qui permet à la société marchande d’exploiter les mœurs, de vendre selon ses critères, la beauté, l’hygiène, les vêtements, mais aussi d’exposer ses maîtresses, ses employées, ses bourgeoises, etc., en deux mots : ses putes et ses gladiateurs. Il semble donc que la liberté de circulation des êtres dans un tel système passe par la manipulation de ses désirs aux fins de niveler son existence au rang d’une marchandise divertissante. L’orientation de la sublimation aux fins commerciales explique aussi la soumission des individus, leurs pertes conjointes de conscience, de lucidité et d’autonomie. Il en découle une quantité industrielle de frustrations dont les politiques se jouent, sur un mode fasciste, en orientant les conflits aussi bien que les adhésions. Ainsi fleurit l’aliénation dans la liberté tandis que l’exploitation des satisfactions acquiert cette tendresse infinie qui sied à l’oppression.

La libéralisation sexuelle aurait un lien économique étroit avec la dissuasion nucléaire ?

La conquête de l’homme réalisée par la manipulation et le contrôle technique de ses organes mentaux, doit permettre l’anéantissement, approuvé par ses victimes, de millions d’humains. Système élaboré par les allemands (en Afrique du Sud) et peaufiné par les nazis, les camps de concentration dans lesquels, aujourd’hui, ses héritières — les forces américaines et ses alliées — entraînent à dessein les populations, semblent être un jeu de rôle (drôle ?) au service des élites multinationales : elles seules doivent en sortir sauves. De toute évidence, la mort historique et programmée des peuples est devenue une entreprise privée.


CLOUONS TOUT DISCOURS

Au bon vouloir de votre refus dépend que vous soyez damnés de la terre ou non. La patience est fallacieuse lorsque c’est votre destruction qui se trame dans la routine des refoulements introjectés successivement par les publicistes et les politiques. Est-il concevable d’être humain en étant brutalisé, exploité, manipulé ? Les forces conscientes de la domination ont déjà répondu en orientant vos satisfactions vers le superflu. Assigné à la servitude « librement » consentie, l’homme n’a de place dans leur système qu’en tant que ressource disponible d’un commerce plus équitable. Au-delà, son esprit ne peut guère s’aventurer, de peur de se diluer dans des spéculations non scientifiques. Au-delà, certains scientifiques, justement, ont réussi à faire s’enculer les mouches. S’ils peuvent faire que les mouches deviennent homosexuelles, que peuvent-ils faire de vous ?

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La société d’abondance ne peut croître que continûment au gaspillage. Si l’élimination des minorités, des marginaux et des exclus se conjugue dans cette dynamique, alors les services sociaux, la police et les tribunaux procèdent au ramassage des ordures.

La thérapie militaire consiste à débarrasser la société d’abondance du surplus de ressources humaines.

Introjectant une moralité qui lie l’humain aux marchandises, les dominants insinuent que, selon l’offre et la demande, ils pourraient produire la quantité nécessaire d’hommes en adéquation avec la production des objets et que, de surcroît, ils détiendraient la signification de leurs existences.

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Toute analyse critique de la société d’abondance requiert une part d’obscénité. Elle est la réflexion objective de son image obscène en laquelle on peut voir des millions d’êtres mourir de faim tandis que la société vomit ses marchandises, tandis que ses politiques sourient, tandis que ses prêtres prient, tandis que ses intellectuels discourent, repus.

Élevez-vous au-dessus du réel, tétez la mamelle médiatique ! L’automobile et la télévision sont les meilleurs agents de la domination. Ces derniers transsubstantient le bonheur en marchandise et les utilisateurs en engins mécaniques. Soyez heureux de votre sort, êtres obscurcis ! Grâce à vous, des milliards de vos semblables souffrent ! Pourquoi ? Que vous vous incarniez dans un moteur, que vous garnissiez de chair une prothèse ? Loin d’être une idée abstraite, les agents scientifiques du système y parviendront peut-être avec votre consentement tandis que ses philosophes transhumanistes [2] vous feront gober la mouche.

A —
Votre conscience se satisfait de besoins conformes à la rationalité technologique parce qu’elle prolonge la vie ; quoiqu’une guerre atomique puisse l’éliminer ; quoique les tortures du monde civilisé prospérassent dans la banalité ; quoique l’homme ne s’appartînt plus ni physiquement, ni libidineusement ; quoique la destruction des ressources préparât vos enfants à de très graves problèmes. Esclaves des maîtres transnationaux par la médiation des communications de masse, vos existences se réduisent à leurs comportements tandis que la dimension transcendante de votre pensée disparaît. Privés ainsi de cognition, votre connaissance se plie aux rituels magiques de vos maîtres. L’être, imprégné des discours politique et socio-économique, est devenu une chose assujettie à une vulgaire fonction de chose. Même votre langage n’a plus le matériel linguistique nécessaire pour porter le refus et la contestation. Au cerveau rétréci, vos têtes d’œuf rasées ne sont bonnes qu’à ingérer les messages des tubes à con que les instituts de communication concoctent dans leurs boîtes à penser. Le visage maquillé des politiciens trahit une condensation de style au service de l’abêtissement collectif. Ce que recouvrent vos habitudes de pensée ? Rien qu’une standardisation dont vos actes se font les échos, les réponses morbides, les tirages de clichés. L’inversion de laquelle je parle, est celle-là même de vos désirs qui vous a fait passé d’être vivant en objet sexuel d’une société cannibale, introvertissant vos sens aux fins d’un bon fonctionnement d’une économie autoritaire et absolue. Vous êtes gouvernés par les formules magiques du discours politique. Les termes de « libre entreprise » ou d’« élections libres » cachent une oraison qui a été prononcée à l’occasion de l’abolition de l’étant humain, l’invalidant, ritualisant la fin de son immunité. Ce n’est rien moins que la servitude qui se dissimule sous l’expression de « liberté » et la paix de vos maîtres signifie tautologiquement terreur.
Ne voyez-vous pas combien les mensonges triomphent de votre entendement ? N’est-elle pas explicite cette logique qui fond votre esprit dans la matière ? Quel luxe voyez-vous en passant votre aspirateur sur la moquette ? La poussière de votre anéantissement mérite sûrement que vous vous y penchiez ! Quelle justice trouvez-vous à vous engraisser de la vente d’armes ? Leurs prix avantageux étouffent vos remords et légitiment votre confort. Mais en vendant vos âmes vous ne valez guère plus que ces choses hypnotisées qui glorifient la mort de leur intime, mort amorcée à l’école qui s’achève dans votre chambre à coucher. Fatalité ! direz-vous ? Le degré zéro de votre être se situe à la hauteur de votre foi. Vous voilà les appendices d’une histoire sans humanité qui engendra l’angoisse et la souffrance froides ! Tant pis pour vous si croyez à la guerre propre ! Que la lumière soit et vous lave de ses missiles !

J’ai fait allusion à la réduction de votre pensée. J’ai évoqué la falsification de vos apparences par ce régime fasciste qui, en truquant l’histoire, réfuta votre mémoire et mit en cause votre lucidité. J’ai montré comment l’opposition apparente de la bourgeoisie et du prolétariat participait du même système oppressif. J’ai illustré la coexistence pacifique du vrai et du faux en fonction des exigences à géométrie variable du système démocratique et, sur ce point, comment ses représentants sont les vrais révisionnistes et les ultimes déviationnistes. Mais ce n’est pas tout : la société tout entière est une dictature qui contrôle et manipule. Vos choix, instrumentalisés par les dogmes de l’information, reflètent uniquement votre obéissance puisque vous agissez en conséquence de la raréfaction discursive et linguistique. Grâce aux vicissitudes politiques qui vous font croire souverains dans vos décisions, vous serez vos propres bourreaux du conflit qui se prépare.

B —
Oubliant l’univers, vous perdez pied avec la réalité. Limitez vous aux faits qui émaillent votre vie quotidienne et vous serez guidés par la fausseté concrète de la société thérapeutique. Vous pensez avoir une opinion ? Elle se réduit à un désir de consommateur. Vous vous imaginez avoir des motivations ? Elles sont sociologiquement et psychologiquement articulées au travers des structures de la société fonctionnelle, élaborées selon des méthodes testées en laboratoire.

Il faut faudra dépasser le contenu de votre substance pour reprendre le contrôle et la gestion sur vous-mêmes.
Arrêtez de vous plaindre et tester les terrains vagues de vos consciences ! N’ayez de buts qu’indéfinis ! Fuyez les références ! Aux chiottes les enquêtes ! Crachez sur les interviews ! Revendiquez l’impossible et manifestez solidairement contre l’ensemble des rouages du système. Contre le travail ? Soit ! Contre l’idée même d’emploi ! Soit ! Mais il sera nécessaire, pour briser les cadres, de vous dispenser aussi de salaire et, pour vous associer aux autres personnes et groupes, de rejeter l’idée même de gain. Agir individuellement et en commun ainsi vous garantira la réussite universelle. Comprenez et collaborez avec le cœur, humainement : tout s’évanouira et vos enfants resplendiront. Éliminez tout pouvoir sur vous-mêmes, rejetez tout persiflage idéologique et jetez aux ordures l’épluchure politique. Ne votez plus si c’est choisir vos maîtres ! Ou bien votez pour vous ! Libérez vous de cette idiotie en quoi le processus électoral actuel viendrait de la volonté populaire : il ne s’agit, par celui-ci, que de contrôler les peuples au moyen de leur consentement manipulé. Votez dans un tel système équivaut à soutenir le fascisme. Votez est un acte masochiste qui reconnaît l’autorité des maîtres, sans foi ni loi, de la société d’aliénation.
Cela vous répugne ? Alors faites tout pour que ce qui soit ne soit plus vrai. Et ce qui vous paraissait impossible deviendra votre lumière et votre joie.
Ne vendez plus. N’achetez plus. Mais par le don, donnez ! Par donner, pardonner.
Car, je vous le dis : « En vérité, il n’y a pas de coupable. Il n’y a que des complices aveugles. »

21 janvier / 28 février 2006


1. Transsubstantiation de L’Homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse — Éditions de Minuit, 1968.
2. Lisez la Déclaration transhumaniste à l’adresse : http://www.transhumanism.org/ et l’essai de James Hughes Ph.D., Transhumanisme démocratique,  sur le même site Internet.