Manifestes Dada – Georges Ribemont-Dessaignes

L’AFFAIRE BARRÈS

RÉQUISITOIRE

Messieurs les Jurés,

Avant d’entamer le procès de Maurice Barrès, je tiens à vous déclarer, afin de vous mettre à l’aise, que je vais parler non selon la Justice, mais selon ma passion et ma partialité. Je sais ce que vous nommez Justice, et quelle sorte de balance vous employez, et en fin de compte à quoi aboutit votre indécision lorsqu’ayant mis à nu votre conscience, vous dites cela est bien et cela est mal. En admettant qu’il se trouve parmi vous quelque sage à la manière de Marc-Aurèle, un pur en peau de soie, à l’œil d’eau minérale, nous le prierons ensemble, vous et moi, d’aller cuver ailleurs ses humeurs froides qui n’ont que faire devant un tribunal des hommes. Mais je sais aussi ce qu’on trouve derrière le vêtement de votre hypocrisie : avec vous on peut s’entendre. Vous avez la peau blanche et le cœur sale.
Si, par un improbable hasard, la voix de l’accusé venait troubler votre sommeil ou les meilleurs instants de vos amours, rappelez-vous que lui-même, dont cependant les haines s’embourbent avec mollesse, préfère la condamnation de l’innocent à la propagation du désordre. Nous qui sommes ses ennemis lui reprochons ce crime : l’ordre. Et prêts à commettre n’importe quelle infamie plutôt que de laisser agir en paix, suivant le cours des Halles, l’héroïsme d’un tel champion de l’ordre, nous voulons au moins que vous reconnaissiez la figure de ce bourgeois en savates, ancien chimiste pour analyse d’urines libres, devenu escroc, adjudant civil, usurier de la défense nationale et dont on finira par dire qu’il a bien mérité de la Patrie.
Jusqu’au jour où Dada enfin décidé à sortir des démonstrations qui ont marqué sa phase artistique, et à prendre une part plus active aux événements du siècle, je n’avais jamais pensé à Barrès. Le problème Barrès était pour moi résolu. Barrès était resté dans l’espèce de vase confuse et spéciale où ses premiers jeux l’ont révélé. Mais cette insouciance que l’on a d’un certain nombre de personnages montre un jour sa vraie face de guerre lorsqu’éclate avec trop d’évidence le répugnant résultat de leur action. Nous voici aujourd’hui devant un de ces succès dont on ne peut dire qu’il est d’estime. C’est l’heure où M. Maurice Barrès caracolant sur un cheval dressé à subir toutes les musiques militaires, va changer la branche de laurier qu’il effeuillait dans la sauce des offices politiques, en couronne guerrière qu’il posera sur le front, sans risque, des nouveaux vainqueurs de la Rhénanie. Hé quoi, ce conseilleur de l’action des autres ne fera-t-il encore une fois qu’exciter de la voix et de l’éperon, et couronner des maréchaux comme un maire couronne une rosière dont lui seul connaît la virginité ? Il n’est point si mal pour un amateur qui a pris de l’âge, de travailler à la gloire des militaires, de polir leur attirail. Le pourboire qu’on retire peut suffire à la sûreté d’une vieillesse que les lettres et les seules palmes académiques ne pourraient dorer à souhait. Cette attitude bourgeoise, ce souci de la situation tranquille et cependant pleine d’honneurs, traversée de chants de trompettes, de rumeurs d’inauguration de statues et de bruits de bottes, nous n’avons pas à les condamner. Dada sourirait plutôt avec complaisance au parasitisme, à la tartufferie de l’arriviste arrivé. Et, messieurs les Jurés, nous ne vous avons pas choisis comme professeurs de morale ni chercheurs d’or d’une nouvelle société futuriste. Si la vertu de Barrès était certaine à votre sens, et sincère, nous n’eussions même pas pris la peine de la juger. Une simple exécution eut suffi.
Barrès pourrait nous être sympathique par la manière insinueuse dont il vous a  » eus « . Mais si nous mettons face à face les résultats de sa conduite destructive et de sa conduite constructive avec le tintammarre des catastrophes qui sont l’ornement des sociétés, nous pensons que le jeu est dangereux. Barrès adolescent adresse aux enfants quelques homélies destinées à la culture de leur moi entravé par les contraintes sociales. Puis par un insensible déplacement de l’axe de ses lèvres et du clignement de ses paupières il montre un jour le visage trouble encore de défenseur de la nation composée d’individus, de moraliste qui a trouvé les bases de la morale individuelle et collective : l’honneur et la France. Individu et société, dans leur forme la plus étroite. Cet athée a changé la peau de son Dieu.
Somme toute, direz-vous, vous accusez Barrès de se contredire. Passer d’un camp dans un autre n’est pas autre chose quelles qu’en soient les conséquences, que la mise en pratique de la contradiction.
Ce n’est pas cela. Il ne s’agit pas de contradiction. D’ailleurs, pour nous qui aimons la contradiction, la faiblesse honteuse de celle-ci en détruirait le caractère d’excuse.  » De deux choses l’une  » est le portrait de l’imbécillité courante.
Indulgents à cet égard ou non, nous ne pouvons tolérer que la contradiction s’opère dans le sens le plus détestable de tous, celui de l’affirmation la plus stupide, la plus dangereuse, dans sa vanité même, celle qui érige le monument le plus divin et le plus mortel : la Patrie.
Mais en Barrès il y a un vice plus direct que nous poursuivons et dont les manifestations patriotiques ne sont que l’épanouissement : c’est Barrès même. Et dans le Barrès des épanchements aux collégiens il y a le Barrès des champs de manœuvre.
Messieurs, Barrès a touché à tous les problèmes qui flottaient à la surface de cet âme pour amateur ainsi que de vieux bouchons de limonade ; et s’il n’a pu en donner la solution puisque en réalité il n’y a ni problèmes ni solution, il les a de son mieux dissous en pensant les cristalliser. Amour, sensibilité, mort, poésie, art, tradition et liberté, individu et société, morale, race, patrie. Mais que pense Dada de ces jolis objets, lui que juge Barrès ? Messieurs, Dada ne pense pas, Dada ne pense rien. Il sait cependant ce qu’il ne pense pas : c’est-à-dire tout.
La duperie qui consiste à se tremper perpétuellement le doigt dans le cœur pour en tirer une opinion sur la direction des zéphyrs, ne nous intéresse pas. Barrès exhibitionniste d’un objet qui, ma foi, n’est pas d’une qualité prodigieuse, ne pouvait pas ne pas parler de l’amour. Et la manière dont il en parle nous touche, elle est à votre hauteur, messieurs des classes moyennes.
Hé oui, vous savez ce que c’est, l’amour. Quelque chose que vous cachez, et qui se passe dans l’ombre d’un théâtre, d’une église, ou d’un hôtel. Quelque chose où vous êtes assez laids et ternes, où il a fallu que vous glissiez la vertu et le vice, de la ceinture de chasteté à la fausse messe noire à travers le devoir de perpétuer la race. Vous soufflez, n’est-ce pas et craignez votre image sur le mur. Mais sur votre cher corps il y a un visage qui sourit et la volupté. Seules les femmes sauvent l’amour. Malgré la musique de Massenet, la géographie des couchers de soleil et certain lieu commun qui se prononce : Prends-moi.
Tout de même, dans l’amour il y a autre chose. Ces désirs, ces ardeurs, ces désordres, ces violences sur lesquels est penché Sade. Quoi ? vous connaissez cela ? Non, non, ne craignez rien pour vos petites manies de couloirs humides liquidées en un soupir. Il n’est pas question de vous faire rougir avec l’image des fausses vierges que vous fouettez ni des vieilles qui vous pressent à la dure. C’est ici que vous allez m’offrir Barrès. L’amour et la mort. Mais l’amour et la mort ont bouilli. Une tête de mort est sur la table de nuit ou sert de lavabos. Il a fallu qu’on fasse cela du mélange admirable ! Allez donc sur un divan. Parfums et poésie, mollesse qu’on veut orientale, étonnante duperie qui vous sert de jouissance. Une petite excitation dont les fréquences affadies nous font dire : Ah ah, sur un mode mourant. Une incontinence pour érotisme, et cette arrière pensée qui succède prise à la petite secousse et à la petite dépression  » Comme je suis vicieux. Et maintenant à la Chambre des Députés. « 
L’amour des sens, et l’amour de l’esprit. Quel vice étonnant que de faire l’amour avec une russe, une allemande, une annamite, dont on sait par Barrès qu’elles n’ont pas de tête, mais seulement un ventre énervé, alors qu’on vient de toucher aux sublimes sommets de l’analyse psychologique avec une pure rationaliste française. Quelles sombres et magnifiques fureurs. Après cela on peut devenir président de la République. A côté de Barrès sensible et mouillé, Soleilland est une autre gloire de l’amour.
Quant à l’art, à la poésie, chacun sait à l’heure actuelle ce qu’en dit Dada. Il se fout de l’art et il en fait. Il crache en l’air et ce qui vous tombe dans l’œil est de l’art qui vous humecte la paupière. Que vous êtes heureux, messieurs. Et que je vous aime. Mais Barrès. Quoi, Barrès artiste. Attention, le voici encore qui s’excite et va chanter devant sa propre cage. Mais un poète ? La plus grande poésie : une chevalerie pour sergents de ville. Dieu soit loué d’ailleurs, il n’est pas poète. Ill est philosophe. Il a une position devant le monde. Le monde lui sert de thermomètre. Et tour à tour il le plonge où il faut pour connaître la température de sa bouche, son œil, son estomac, son cœur et autres lieux. Dada aime beaucoup le monde. C’est sa position. Pour le manger. D’une montagne, d’une ville et d’un ongle de pied il fait une petite femme à l’œil d’éléphant. Mais cette chimie des sécrétions où sont dosées suivant les variations d’un fléau de beurre les moindres calculs d’un organisme éclairé à l’acétylène, nous dégoûte profondément. Et nous savons où cela mène. Nous ne sommes pas dupe de la logique sentimentale, même celle de Barrès qui s’oppose à la froide raison, allemande, dit-il. On arrive sur une montagne en funiculaire. On n’en reste pas moins un salop, le soir ou le matin, dans son lit ou sur un fauteuil. Nous ne suivrons jamais les défenseurs de Barrès sur le terrain de l’intelligence. On peut tout prouver. Tout de même, je le répète, Barrès est un salop.
Par hasard et guidé par un goût de collégien philosophe, il dissout avec une petite habileté, lois et contraintes. Et dans des discours opposés de personnages où il croit probant de mettre sa main droite et sa main gauche, il prône cette nonchalante et luxueuse liberté qui se paie une femme pour le sexe et une pour la tête, qui se passe des lois et de l’ordre social. Ah ! cher Barrès, si près de nous. Sur mon cœur, Maurice. Mais pouah ! quelle haleine ? ce n’est pas celle des chants d’amour. La gloire ! arriver ! Mais il n’est de gloire que sociale. Pour ou contre. Et dans ton pire excès cette petite rougeur de jeune fille : Que dira ma mère.
Voici :
« La grosse affaire pour les générations précédentes a été le passage de la certitude au doute. Il s’agit maintenant pour la génération présente de passer du doute à la négation sans y perdre toute valeur morale. »
Tel est l’anarchisme de cet esprit libre : il ne franchit pas la valeur morale.
Barrès amoureux est un fumiste. Barrès artiste est un fumiste, Barrès anarchiste est un fumiste. Il recherche la vérité. Il pèse, il dissèque, il colorie les veines en bleu, et les artères en rouge. Il nomme tel nerf européen et tel autre asiatique. Il fait de la botanique et de la zoologie. Vous l’écoutez, vous lui caressez le menton. Sa recherche d’une vérité dont il affirme qu’elle contient son contraire vous émeut jusqu’aux larmes. Mais Déroulède danse sur un socle de pierre…
L’intérêt que l’on peut prendre à quelque moment à la discussion de Barrès et à sa propre défense tombe du fait que l’on ne peut ne pas penser en même temps : Il est président de la Ligue des Patriotes. Et lorsqu’il s’amuse avec sa vérité à tout faire, on ne peut pas oublier qu’il affirme tout à coup une vérité française, un postulat aussi arbitraire, ridicule et étroit dont les conséquenoes ne peuvent plus être dissimulées. Il faut avaler la pilule qui tout à l’heure vous mettra devant le monde dam une position grotesque : Voici la France. Il n’y a plus que vous qui soyez graves. Les autres se foutent de vous.
Que pensez-vous de ceci : Barrès est président de la Ligue des Patriotes ? Ah ! le charmant homme qui écrit d’une manière si troublante sur les choses de la volupté… Il est président de la Ligue des Patriotes. Il montre subtilement toutes les positions de son moi dans les problèmes de décomposition. Il est président de la Ligue des Patriotes. Il écrit sur la gloire et conclut contre l’action. Il est président de la Ligue des Patriotes. Il s’inquiète sur le point de sauter dans le vide ; il gémit, cherche une voie pour liquider la faillite. Il est président de la Ligue des Patriotes. C’est là sa sortie.
Il choisit l’action. Pour lui l’action c’est Boulanger. Et lui que fait-il ? Il est président de la Ligue des Patriotes.
Il y avait deux manières d’agir, de cette action sociale. Destruction et construction. On eût pu penser que ce lent dilettante de la dissolution allait greffer sur sa faiblesse la formidable joie de détruire. Point. Il devient chef des niais, parle à la Chambre d’une aigre voix nasale. Il encourage les petits enfants, secoue Déroulède et Jeanne l’Arc.
Comme il serait pâle à côté de Binet-Valmer, s’il ne tramait derrière lui des odeurs d’amour achetées chez le premier venu. Car Binet-Valmer est président d’un bien plus grand nombre de ligues de soudards. Il fait de l’escrime chaque jour. Il a été à la grande gueguerre. Et l’on pense qu’il a tué des Allemands.
Avec Binet, pas d’illusion ; c’est une vieille vache à cornes. Barrès est resté une génisse.
Et quelle corrida va-t-elle courir ? Barrès veut la gloire. Et lui qui cite ces grands hommes, de Jésus-Christ à Wagner, il avance un pied en disant : Voici Barrès et le culte des morts.
Non. Barrès mort, sa gloire sera morte, malgré les relents tenaces que la société d’aujourd’hui s’appliquera à laisser flotter. Mais il n’est telle puanteur, même celle d’un fumier de Lorraine, qui ne cède aux raisons du feu. Celui de la prochaine révolution y mettra bon ordre, si pâle qu’elle soit auprès de la nôtre.
Pourquoi donc, Messieurs, ce petit homme qui se voudrait grand, cet égotiste qui se vend en dragées et en tartelettes ne connaît-il une gloire plus haute, et garde-t-il jusqu’en ses débordements un goût de médiocrité bourgeoise et provinciale ? Pourquoi ses vapeurs ne sont-elles pas plus irritantes ? ses chaleurs plus ardentes, pourquoi sa maladie n’est-elle pas plus mortelle, son héroïsme plus grandiose ? Le neurasthénique a mis sur une console une vierge de Saint-Sulpice et s’est trouvé guéri. Mais le blanc de ses yeux reste jaune, malgré le docteur Buchet. Le grand homme n’est qu’une pénitente mal réglée.
De toutes les marchandises que ce négociant en crème bouillie offre à ses écouteurs à bouche de grenouille, il n’en est pas une dont la qualité réponde à l’étiquette. Volupté, ténèbres, ou sang, il ne donne en fin de compte que de la crème bouillie. Tais-toi, Tristan Tzara, qui vas dire : je vous salue, défenseur de la vertu commerciale. Tais-toi, nous n’admirons soudain ni le courage, ni l’honnêteté, mais voulons nous défendre. Il vend des étoiles ef vous avez de la viande morte. Nous n’en voulons pas sur notre joue. La race, les morts, la Patrie sont des chandelles, non des soleils. Le tact, le bon goût, le clair génie français, quelle farce. Et mal jouée. Vos morts. La belle fierté d’avoir su mourir. Il plaît à Maurice Barrès de marcher sur les asticots, à condition de jouir sur le drapeau. C’est un champion de la civilisation.
Etre civilisé c’est planter des épinards dans un cimetière, paraît-il. Quelques grands maréchaux au regard clair savent ce que cela veut dire. Faute de vous en prendre à eux, nous poursuivons leur concierge.
Barrès, vous avez menti. Et vous qui l’avez suivi, vous êtes des idiots. Barrès, pauvre escroc malheureux, où donc est l’homme libre ? N’avez-vous pas écrit en ce temps même où les fleurs qui nous sont chères tombaient a vos pieds comme des sous autour d’un chanteur des rues :  » Le culte du Moi aussi bien que le culte de Dieu et de la cité exige des sacrifices.  » Anarchiste ténor, n’avez-vous pas aimé Wagner parce qu’il a écrit cet abominable Parsifal, et créé les lois de l’individu. Dès lors il est évident que vous deviez devenir un fervent zélateur de la servilité sociale. Lois et sacrifice ; la cause est entendue.
Maurice Barrès, grand cultivateur, appariteur des pompes funèbres, je vous accuse d’avoir, avec un lyrisme obscur, une confusion exaltée, fait passer votre insuffisance pour de la grandeur en puissance ; d’avoir détruit l’énergie de vos petits amis par un verbalisme trompeur, et de maintenant leur casser la gueule avec votre bicycle.
Vous avez dit, Barrès, un jour de votre confusion habituelle où vous étiez sur le versant contemplatif :  » Qui se frotte, se crotte.  » Et bien, vous vous êtes crotté. Il faut maintenant payer le nettoyage.
Messieurs, je vous livre cette sale défroque. A vous de juger si elle convient au bourreau, à un garde chiourme, ou à une maquerelle.

L’accusateur public.

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