Manifestes Dada – Georges Ribemont-Dessaignes

ARTICHAUDS

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Dada n’ayant plus que quelques années ou quelques mois ou quelques jours à vivre, cherche un notaire pour lui confier ses dernières volontés.

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Les mathématiques Dada n’ont pas encore été cultivées. Jusqu’à présent l’étude du nombre a rendu complètement idiot. L’idiotie est le saturnisme du mathématicien.

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Il y a aussi quelque chose qu’on ne connaît pas encore : C’est le Dadaïsme dada. Mais Dada a des mamelles jusqu’aux orteils.

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Dada doute de tout. On dit : cela aussi est un principe. Non le doute n’est pas in principio, mais quand cela serait, si Dada croit au doute, cela prouverait justement qu’il n’a pas de principe.

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Quand Dada verra que les cochons châtrés commencent à avoir la voix du jaguar, il fera comme l’iode, il se sublimera. Et il revivra dans l’air respiré par les cochons châtrés, et dans leur bauge. Et les cervelas que l’on servira au repas familial seront malgré tout possédés par Dada.

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Dada, ô Dada, quelle figure ? Si triste ? si gaie ? Regarde-toi dans la glace. Non, non, ne te regarde pas.

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Qu’est-ce que c’est beau ? Qu’est-ce que c’est laid ? Qu’est-ce que c’est grand, fort, faible ? Qu’est-ce que c’est Carpentier, Renan, Foch ? Connais pas. Qu’est-ce que c’est moi ? Connais pas.
Connais pas, connais pas, connais pas.

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Regarder les astres ou l’intérieur de l’estomac avec une demi-jumelle de théâtre, c’est une occupation artistique. Enfin c’est la seule occupation des hommes. Et ils pleurent, ils pleurent comme si l’oignon entrait dans la composition du verre.

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Il est intéressant de noter à quels partis appartiennent les sourires d’alliance offerts à Dada. Politique et mariage. Dada a une grosse dot à manger. Mais Dada est difficile à déflorer : la vierge est étroite.


Ce texte est un des plus connus de Georges Ribemont-Dessaignes et ressemble assez à une profession de foi — singulièrement désabusée — à la fois lyrique dans le ton et d’un total dépouillement dans la forme (« Dada, ô Dada, quelle figure ? Si triste ? Si gaie ? … »). Toutefois il serait sans doute dangereux de ne lire qu’à la lumière de phrases semblables une oeuvre qui exprime en même temps la recherche d’une vie à vivre comme les plantes vivent, comme l’univers vit.
Rappelons également qu’André Breton, en dépit des oppositions qui l’avaient séparé de Georges Ribemont-Dessaignes (« Le Cadavre »en fut un des épisodes marquants), reprit dans Les Pas Perdus (Nouvelle éd. Gallimard, 1969, p. 80) la phrase qui constituait la conclusion de son article « Pour Dada », paru à la N.R.F. en 1920 : « S’il m’arrive de tant me plaire à ces paroles de Georges Ribemont-Dessaignes, c’est qu’au fond elles constituent un acte d’extrême humilité. »

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